OEUVRE COLLECTIVE, ENTRE JORDI CERDA ET CLAUDE JEANMART
PARALLELISME SELON CLAUDE JEANMART
le travail de Jordi Cerda, s’inscrit dans une minutieuse exploration de l’image reproduite, non pas pour la transformer en document culturel, quand bien même il s’agirait de la reproduction d’une célèbre peinture de Van Eyck, mais pour la détourner vers une autre direction picturale. En effet, il s’agit plutôt du grattage des couches de savoir, pour extraire, palimpseste de la mémoire, la valeur plastique forte, première, “ uniciste “, des images dont il s’empare. Et peu importe que ces images soient connues, inconnues, ou créees de toute pièce, par le jeu des reprographies, des photomontages, et des coloriages. ...
Jordi Cerda, dresse une typologie “ digest “, des thèmes récurrents dans l’imagerie culturelle contemporaine: l’Histoire de l’Art et le Patrimoine, le corps et la nudité, la nature et le paysage, le signe ou le sens, et le contre sens...Habitué des télescopages visuels, il agence ces fragments, selon une dialectique dont les clefs sont restées dans sa poche. Ceci laisse assez d’espaces aux spectateurs, pour qu’ils participent à la fête, sans savoir toujours, heureusement, ce qui est célébré. Jordi n’est donc pas un dictateur, un guide, un caudillo ; il nous invite à un bal masqué, où chacun doit deviner ce qui se cache sous les masques.
Son travail m’interressait depuis près de vingt ans, depuis notre première rencontre à Barcelone. Depuis cette époque, mon propre travail de peintre, avait intégré progressivement, la photo, la vidéo, et les outils numériques, sans jamais renier, ni le dessin comme discipline de la main, de l’oeil, de la pensée, et comme école de la prise de décision, ni la peinture, comme lieu d’élaboration des images indicibles. C’est alors que j’ai proposé à Jordi la réalisation d’une oeuvre en commun. Nous nous sommes d’abord mis d’accord sur un protocole, précis, invariable, dans lequel chacun continuerait à gérer ses pratiques et ses thèmes, mais au service d’une oeuvre finale, co-signée: parallélisme et non dissolution.
A tour de rôle, chacun a envoyé à l’autre une ou deux images, qui constituaient des “ questions plastiques “. Celui qui recevait ces “ questions “, renvoyait ses “ réponses “. Une question tenait toujours en une seule image, mais la réponse a parfois nécessité jusqu’à 6 images.
Les premières questions posées par Jordi, traitent de la mémoire et de la culture. Sur des fragments de photocopies d’oeuvres d’art, des espaces encadrés au crayon, délimitent le “coeur ” de la question. Seul celui qui doit y répondre, peut voir ce “ coeur “. En effet pour la présentation au public, un miroir, collé sur l’espace encadré, cache cette partie de l’image, renvoyant au spectateur un fragment de son visage, l’encourageant à imaginer ce qui se trouve derrière le miroir.
Les “ réponses “, ne sont jamais des fac similés de la partie cachée, mais des propositions plastiques, fonctionnant sur la mémoire, l’analogie, la riposte, le détournement, le mimétisme... Le concept même de parallélisme, implique aussi que la différence entre la question et la réponse, soit nettement perceptible, que les images ne se prolongent pas les unes dans les autres, mais qu’elles s’accompagnent.
Ce jeu, extrêmement stimulant, mobilisant techniques, idées, concepts, s’est révélé une expérience riche de conséquences. C’est tout d’abord l’approfondissement de la connaissance de l’autre et de son mode de création. Chantal Pontbriand, dans “ Fragments Critiques “, dit en parlant des photos d’ Angela Grauerholz: “ Ce sont des images de l’altérité, des images issues du don de soi, l’imaginaire de l’un livré à l‘autre en toute confiance, en toute honnêté aussi “. C’est dans cet état d’esprit que nous avons travaillé pendant près de deux ans.
C’est ensuite un impact considérable sur mon travail, pris dans cette dynamique. Des pratiques encore parfois trop éclatées, se sont trouvées spontanément liées. Ainsi peinture, photo, vidéo, outil informatique, travail sur verre, sont aujourd’hui plus imbriqués, plus complémentaires, et plus redevables les uns des autres. Depuis 1999, nous avons échangé 36 questions, qui avec leurs réponses ont constitué un ensemble de 80 pièces, toutes au même format, 30 x 40 cm, toutes présentées sous les mêmes sous verres, séparés uniformément de 3 cm.
Chaque pièce est munie d’une étiquette, portant nos deux noms, classés par ordre alphabétique, ainsi que le titre, “ Parallélisme “, écrit dans les trois langues, le Catalan, le Castillan, le Français. Nous avons voulu qu’il soit impossible de savoir qui était l’auteur de telle ou telle pièce. Pendant cette longue période, qui n’est d’ailleurs pas terminée, puisque d’autres pièces sortent encore des ateliers, nous avons confronté nos réalisations alternativement à Barcelone et à Toulouse. Lors de ces rencontres, nous avons précisé chaque chose, jusqu’au plus minutieux détail. A plusieurs reprises, chacun à modifié son propre travail, tenant compte des remarques, ou des productions de l’autre, comme par un effet de ricochet sans fin.
Et l’idée de travailler à nouveau avec Jordi, ou de tenter l’aventure avec un autre artiste, est une expérience pour laquelle je suis maintenant en attente.