( travail en cours) Après le travail intitulé " Dans la nuit de Mado", et parallèlement aux "duos aveugles" sur tout le corps ( voir le dossier Corps Aveugles ), j'ai entrepris de constituer une galerie de portraits, avec des personnes soit aveugles de naissance, soit aveugles tardifs, soit des voyants les yeux bandés. C'est avec Mado que j'ai expérimenté un premier dispositif simple, pour dessiner des portraits en aveugle: une planchette fixée à la table, le dessinateur et le portraituré assis face à face. Le dessinateur touche son modèle d'une main et dessine de l'autre. Aussitôt le portrait terminé, j'enregistre les impressions de dessinateur. Mado s'est dite surprise par la diversité des formes, des volumes, et par l'émotion forte qui se manifestait pendant le travail. J’ai continué ce projet en demandant à Robert, aveugle de naissance qu’il dessine à son tour mon visage. Pour Robert, l'expérience fut totalement nouvelle. Elle lui occasionna, la première fois, de forts tremblements. La deuxième fois, il me confia qu'il y avait très longtemps qu'il n'avait pas tenu un crayon. Commune à presque tous les aveugles de naissance, l'impossibilité d'exprimer la perspective par les conventions du dessin, a conduit Robert à aligner une nomenclature faite des éléments de mon visage, la première fois à l'horizontale, et la seconde fois à la verticale. Diderot soulignait déjà cette particularité, dans sa "Lettre sur les Aveugles ". Régina, voyante mais mal entendante, avait une pratique de la peinture et du dessin. Cependant elle fut très surprise du résultat, et en particulier de la difficulté à disposer de façon cohérente les différentes parties du visage. Elle a tout d'abord dessiné le contour, puis elle a voulu le garnir de ses éléments internes: yeux, nez, bouche… Mais malgré ses efforts, tous ces fragments se sont trouvés éparpillés, en dehors du contour. Après chaque portrait, les impressions et les commentaires, de Mado, de Robert et de Regina, furent enregistrés. J'ai poursuivi la constitution de cette Galerie de Portraits, avec des amis peintres, dans un premier temps, puis ensuite avec des élèves ingénieurs de l'Insa. Le dispositif avait évolué. La feuille de papier etait remplacée par une tablette graphique, reliée à un ordinateur. Des spectateurs pouvaient suivre l'évolution du dessin, par projection sur un grand écran, tandis que la séquence était enregistrée, et les différents portraits, montés en un film qui évolue au fur et à mesure des enregistrements. Si les amis habitués à dessiner, ont éprouvé des difficultés, en particulier pour ne pas déborder de la "page", les élèves ingénieurs, ont choisi spontanément de se "réfugier" au centre de la palette, et ont pour la plupart réalisé de très petits dessins, avec l'espoir de ne pas trop disperser les différentes parties du visage. Mais il furent rarement exaucés ! En fait les voyants, quand ils ont les yeux bandés, sont très désorientés par l'ampleur de leurs gestes qui les envoient sur les bordures de la palette, et par la difficulté à exprimer les sensations (doux, chaud, piquant…) perçues par le toucher. Chacun dans son commentaire, a exprimé sa surprise des difficultés rencontrées, et la force de la relation humaine éprouvée.